mardi 7 août 2018

Le taon est venu


Je suis née le 22 juin 1983, à 5h15 à Paris XIIIIème. Deuxième fille à 2 ans d’écart de ma sœur ainée, Sophie. Il faudra attendre 7 années et un régime spécial Garçon pour que mon petit frère Olivier voie le jour. Mon père est Ingénieur ; c’est ce que j’écrivais sur les fiches de renseignements à chaque rentrée scolaire. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Bien des années plus tard, j’ai su qu’il concevait les plans de systèmes complexes des premières centrales nucléaires. Mère femme au foyer, anciennement secrétaire qui arrêta de travailler à ma naissance. Elle garda ce statut pour le restant de sa vie, ne se sentant pas capable de rattraper les compétences technologiques que son métier requérait. Une femme qui a assuré pleinement les tâches ménagères, culinaires et scolaires de ses enfants. Femme battue, femme humiliée, femme insultée, toujours aux mêmes heures, tous les jours. J’appris de mon père qu’il a très mal supporté de ne pas évoluer professionnellement à la hauteur de ses compétences. Toujours les moins bons qui avaient les promotions, toujours les autres qui avaient les mérites. Il travaillait la plupart du temps avec une équipe réduite, peu de personnes voulant être sous ses ordres. Lui qui portait si haut les valeurs du Travail, de l’Argent et du Labeur, ces valeurs qui l’ont rendu dur, intransigeant et hyperémotif. Sa soif de pouvoir mal étanchée, restait le nid familial auprès duquel il déversait sa haine contre la société, contre les profiteurs, contre les gens qui étaient tous des cons, contre.. voilà il était contre Tout et Tous. Même contre les personnes qui lui étaient soumises et sans défense et qui cherchaient à être aimées et sécurisées. Il me dit ne pas avoir eu le temps, voilà pourquoi a surgi la violence en lui. Il s'en est persuadé mais j'ai toujours du mal à accepter qu'il m'ait secouée dès mon berceau jusqu'à ce que je quitte son toit.
Jamais personne n’est venu partager notre table, parfois quelques membres de la famille mais il n’a jamais eu d’ami. Il me dit toujours avoir ses amis de Centrale avec lesquels ma mère continue à garder contact mais lui me dit qu’il ne recherche pas de lien social, avec personne.

Quelle horrible routine à laquelle j’ai assisté pendant les 18 années de ma vie : à l’écoute de ses pas dans l’entrée quand il rentrait du travail, qui déclenchait chez moi un stress immédiat, le voir rentrer dans la cuisine, prendre son Librax et regarder le courrier. Se mettre en pyjama et s’assoir à table. Attendre que ses premiers mots résonnent pour savoir de quelle humeur il était. Répondre à ses questions si jamais il m’en posait ou attendre que l’orage passe si sa colère ne nous laissait pas tranquille tout au long du repas.  Une fois terminé, il se levait sans débarasser une seule fois et se mettait devant les infos du soir. Fin de la journée. Les w-ends étaient encore + angoissants puisque vinrent les jours où je souhaitais sortir le samedi soir, où je me retrouvais de nombreuses fois à m’étouffer dans mes draps pour ne pas qu’il m’entende pleurer de déception suite à son refus. Je pleurais à en avoir mal à la tête, je pleurais des heures à en garder toutes les traces au matin, j’étais incapable de tenir tête à mon père alors j’écrivais des textes mortifères et désespérants. J’ai du m’enfuir une fois sans son consentement, où je me suis retrouvée à la porte de chez moi en pleine nuit. On ne désobéit pas à son père. Et ces dimanches sans fin où il exerçait mon intellect sur des problèmes de maths insurmontables, où je pleurais toutes les larmes de mon corps pour qu’il stoppe et priait l’arrivée de ma mère pour qu’elle mette fin à cette farce.

Dire qu’il ne se souvient plus de tout ça. Il n’a plus aucun souvenir de ces moments. Et moi je n’ai plus de souvenirs heureux de mon enfance. Que ceux d’évasion avec ma famille maternelle chaque été au bord de l’océan. Là j’étais heureuse. Mon père a arrêté de venir pendant ces vacances car la famille de ma mère était tous des cons… à mon + grand bonheur.

Toutes ces années ont nourri ma colère et ma peur. Qu’est ce qu’un Homme ? Qu’est ce qu’une Femme ? Qu’est ce que l’Amour ? J’essaie encore aujourd’hui de comprendre avec mon cerveau qui continue de se servir de ses bases pour élaborer sa propre pensée. Je me suis construite Contre mon père. J’ai cherché à déconstruire tous ces propos face au Monde, face aux gens. Je suis partie à l’autre bout du monde pour rechercher des gens à qui il n’aurait jamais lancé un regard et je me suis liée d’amitié avec eux. J’ai choisi l’agronomie tropicale pour qu’il ne soit plus sur mes traces à me rejouer les scènes traumatisantes de mon suivi scolaire. J’ai été jusqu’au Yémen pour rencontrer la « race » de gens dont il avait le + peur. Je me suis investie avec des sound system, une communauté dont il avait horreur et qu’il considérait comme des paumés. J’ai travaillé avec des personnes en situation de handicap lourd pour faire vivre ma fibre humaniste qu’il ne montrait absolument pas.

Je me suis construite à l’opposé de mon père et aujourd’hui, je me rends compte avec quelle force j’ai nourri mon ombre. Je me suis coupée de ma Nature intérieure. Chaque choix que j’ai fait était pour faire chier mon père.. à mon + grand désordre. Même si je n’ai jamais pu me confronter à lui, je ne voulais pas donner raison à ses noirs jugements et j’exerçais un profond contrôle sur moi pour ne pas changer d’attitude. C’était le seul sens à ma vie que j’avais puisque, voulant me  modeler à son image, j’avais perdu tous rêves, tous désirs, toutes envies personnelles et intimes. Je ne savais absolument pas ce que je voulais faire de ma vie et faire un choix personnel me terrifiait. Je souhaitais que son image de la réalité ne fasse jamais partie de moi. Cependant, elle est tombée dans mon Ombre et l’a incrustée si profondément qu’aujourd’hui je réalise avec douleur que je me suis leurrée, que sa projection du monde est en moi et qu’il faut que j’accepte et intègre cette partie que j’ai toujours rejetée.

Je suis aujourd’hui en proie à de grandes peurs, une oppression qui grandit depuis le jour de mes 35 ans. Je me sens si fragile et vulnérable au point que sortir de chez moi est une violence. J’ai des taons autour de chez moi, énormes, agressifs. Toujours là au moment où j’ouvre ma porte, il me mette dans une profonde insécurité. La Nature m’exprime avec force à quel point je me suis éloignée de la mienne. Lui manquait de Temps, le mien s'arrête chez moi. J’ai nourri un penchant de supériorité, oubliant que je suis un animal, rien de moins, rien de plus. J’ai placé mon travail sous l’égide du Social et de l’Aide à la personne mais j’étais incapable d’aider quelqu’un dans ma vie privée. Incapable de jouer de la musique devant une autre personne, plaidant l’intimité de mon jardin secret mais sans doute incapable de supporter une critique. J’ai collectionné et aussitôt jeté mes conquêtes d’un soir pour me rendre compte à quel point j’ai peur des Hommes et que je ne supporte pas d’être une Femme. Je me suis tellement trahie et simulé prendre du plaisir que j’en ai paumé mon énergie sexuelle. Je me suis dégoûtée quand j'ai piqué des colères interminables contre ma chienne qui est si adorable et aimante. Que de mensonges et de culpabilité pour garder une face sociale qui ne correspond en rien à ce que je suis à l’intérieur ... mais qui suis-je..?

J’ai tellement de violence et d’agressivité en moi que je me suis reversée cette haine en mon cœur et j’ai serré si fort que désormais je suis coupée en deux. J’en reviens toujours à jouer la partition neuronale de ce père triste, sans vie et coupé du Monde. Le sombre est partout autour de moi et en moi. Pourtant quelque chose est là pour me forcer à sortir, chaque jour, avec violence mais qui irrésistiblement me pousse à ne pas rester cloîtrer chez moi.

Petite voix du cœur, parle moi, fais toi entendre ! Rappelle moi combien la Vie est belle, douce et bonne ! Nourris moi de ta sagesse, de ta bonté, de ta tendresse. Fais moi sourire et rire, redonne moi l’envie et le désir de raccrocher mes rêves ! Délie moi les bras et prends ma main sur ce chemin si épineux, ramène moi sur celui qui est doux à la vue et au toucher. Ravive en moi les plaisirs et la joie qui donnent la Force et l’Amour. Je t’appelle du plus profond de ma prison pour que tu viennes à mon secours car j’ai vraiment peur de ne plus sortir de ces ténèbres. Brille mon joli cœur, brille avec moi et je t’écouterai parler pendant des heures, je te laisserai toute la place pour me sentir enfin au calme et en sécurité. Je suis prête, je cherche ta présence, je t’en prie viens et ouvre moi.