vendredi 22 avril 2016

La Jeune Fille et la Mort

Combien de fois ce sujet a été traité, par les peintres, compositeurs, poètes de tous temps qui ont rapproché ces deux contraires qui n’existeraient pas l’un sans l’autre. L’innocence fragile et sensible face à une puissance inéluctable intransigeante. D’un côté, l’émotion teinte de rouge un visage doux et lisse et de l’autre, l’impassible masque noir et émacié enflamment deux prunelles pourpres de velours. Cela peut être une discussion ou un regard, une pensée ou une musique pour que les deux parties se mélangent dans une danse macabre où la spirale du destin les emmènera là où leurs envies les poussent.

Souvent, j'éprouve de la peur à la pensée que ce sombre visiteur puisse faire faner les roses fraîches que j'ai cueilli avec tant de passion et d’enthousiasme. Elles sont dans leur vase depuis des années mais mon Amour les a conservées comme à la première heure. Je me rappelle très bien ce souvenir agréable, le seul que j'ai conservé depuis mon enfance et que j'ai promis de préserver du monde incompréhensible qui m’entoure. Je tremble au fond de moi de rompre cette promesse car ma fragilité m'a montrée combien je suis rudement mise à l’épreuve de la Vie. Je protège ma sensibilité au point de l’enfermer en mon cœur car je n’ose pas penser que je puisse être capable de rentrer en guerre contre le Monde. Pourtant, s’il fallait disséquer mon cœur, la plus dure des lames humaines n’arriverait pas à le trancher, préservant le contenu du secret que je porte en moi et que j'ai oublié. Il renferme toutes mes croyances, toutes mes valeurs sur le monde depuis la nuit des Temps mais je n'ai jamais été à l’écriture de cela. On me l'a donné en héritage depuis des siècles et c’est cela, ma promesse à garder à jamais, de ne pas violer la pureté de ces mystères qui m'appartiennent. Pour autant, je ne sais rien sur moi, ai très peu de souvenirs ; ces derniers ont été relégués dans une partie obscure de ma mémoire dont je peine à trouver la clé. J'ai pourtant de l’imagination et de l’inspiration qui me transportent, sur cette planète où j'ai du voir le jour et que j'ai quitté quelques temps après ma naissance et dont je garde une lourde émotion. Je peux la ressentir, l’entendre mais n’ai pas la possibilité de la voir. Je ne vois rien que des ombres floues, à peine colorées et cela m’attriste au point de me sentir en insécurité ici-bas. La nuit, heureusement, des images me ramènent et m’aident à mieux supporter ma sensation d’être à l’envers et contre tous.

J'ai de nombreuses valeurs à mon étendard, je me bats pour ne pas entacher mon cœur de funestes émois car les autres me causent de nombreuses peurs, de nombreuses peines et il me faut énormément d’énergie pour calmer mon ventre qui se tord dès le petit jour. J'ai cette impression d’être seule à lutter sans arme face à une armée de loups sans foi ni loi.

Alors ce jour-là, j'accueillis la mort sur un coin de mon lit et pensa que ce guerrier sombre et lugubre pourrait bien être mon allié pour défendre mes causes justes et honorables. Que donner la mort à raison peut offrir la vie à l’imagination, à tous ces rêves perdus dans mon Inconscient qui résonnent de leurs forces à s’émanciper. La mort a sans doute elle-même sa propre musique qui joue plus forte et plus haute que toutes les symphonies écrites de mains de maître et me réjouis de l’extase d’être aux commandes de la baguette !

Je comprends de ne plus rester passive comme ma peur me l'imposait et que mon cœur hors du commun, devenu dense comme de la pierre, pouvait désormais être mis à l’épreuve du Monde, du Temps, des Hommes. Je pense enfin être capable de transcender ma Nature grâce à la Mort qui me montre le sens inverse pour avancer. Je saisis les fils des mains de la Mort et commence à échafauder une grande armature où différents nœuds représentent les marques du Temps. Je m’ajoute de nouvelles compétences pour travailler au corps toute la partie droite de ce tableau qui n’a jamais connu de personnages mythiques, pour me redonner enfin l’honnêteté de me voir telle que je suis face au miroir qu’est la Mort.

Je revois dans mes yeux, le moment où j'ai cueilli ses fleurs et me rappelle que la Nature m'avait donné de voir tout ce que je ressens maintenant. Je n’ai voulu me rappeler que les branches, les oiseaux, les fleurs parfumées, sans me soucier des racines, de l’humus , des insectes souterrains et rampants. A ne voir que d’une couleur, on en oublie le contraste qui donne à la lumière tout son éclat. A s’émerveiller des belles choses extérieures, j'en ai oublié que je suis moi-même crée par cette Nature, et en avais perdu mes racines. Je protège un bien commun mais avais oublié pourquoi je le détenais. 

Ainsi, je me nourris de nouvelles forces de Vie dont la Mort m'a fait prendre conscience, accepte l’antinomie des valeurs que j'avais repoussé avec violence jusque là  et délivre désormais par cœur le message que je me suis donnée ici bas : « je suis le mouvement que je suis ».


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire