dimanche 7 août 2016

Exaptation

C’est le temps des moissons, le paysage change ses formes de couleurs mordorées ; les céréales mûres de l’été ont rempli leur mission et ont été fauchées par une lame tranchante.

La question n’est pas de convenir si cela est, ou non, un acte barbare, tout en cet univers converge vers l’entropie, aucun remord particulier  à récolter ces plantes à la fleur de l’âge avant qu’elles ne vieillissent et retournent à la terre. L’observation d’un champ fraîchement coupé m’a plutôt fait baisser les yeux sur ce qu’il se passe à l’orée du sol : des petites herbes ont désormais le champ libre de pousser. Elles étaient pourtant présentes depuis un temps inconnu, invisibles à l’œil car coincées hors de portée de la pleine lumière et trop fragiles pour interférer avec leurs géantes voisines, mises ici par la mécanique du semeur. Ces monstres de l’espace ont été implantés pour leurs têtes productivistes, cultivées de la même manière depuis des générations, considérées comme des entités indispensables au bon fonctionnement de l’être humain, leur raison d’Êtres en vie.

Si nous renversons le point de vue à celui de la Terre, arrivera-t-elle aux mêmes conclusions ? Certes, elle ressent une certaine satisfaction à ne plus porter une si imposante masse uniforme ; cependant elle a subi plusieurs infections exogènes pour ne différencier que celle-là précisément et redoute d’en recevoir à nouveau. Ces petites herbes lui redonnent saveur, consistance, fraîcheur et renaissance… et elles, ne demandent qu’à pousser. Elles sont plus robustes car sauvages, plus résistantes car ayant connu des conditions difficiles de croissance pour accéder à la surface. Elles grandissent ensemble à leurs manières, fortes de leurs idées versatiles et controversées.

Il est difficile d’évoluer dans un champ de la sorte. Les tiges moissonnées  restant très dures, il est facile de se blesser le pied. Ces réminiscences protègent les nouvelles pousses  de se faire piétiner immédiatement et leur donnent la possibilité de s’épanouir plus agréablement que leurs propres conditions. Parfaites symbiose et synchronicité du Temps. La Terre leur apporte support et nourriture ; les anciennes géantes un modèle de sagesse. Leur survie n’est pas assurée pour autant mais c’est par la richesse de la Terre, qui apporte continuellement, que la Vie se transforme naturellement. Si cette symbiose  arrive à se constituer jusqu’au cœur du semeur, alors l’évolution des données sera sauvegardée par le champ raisonné de l’Homme allié à celui quantique de la Nature.

On se ritualise à aimer certaines variétés de peur  de voir croître des entités différentes, non usuelles, dont on ne connait pas la conformité. Un juge mental qui cherche à étouffer la Nature infinie et qui ne vit donc pas par sa raison (d’Être). Or, le monde des Idées est le terreau des pensées ataviques ; peu importe ce qui pousse sur Terre, c’est la façon dont on la regarde qui transforme la matière, nourrie par notre Esprit fécond.

« Plantons-nous, on verra bien ce qu’il poussera » (sic).

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